Andrzej STASIUK, "Sur la route de Babadag"
Trad. du polonais par Malgorzata Maliszewska, éd. Bourgois, 2007.
Babadag (Roumanie).
Point minuscule sur la carte. Bout du monde.
Trou perdu au fond du delta du Danube, cul-de-sac.
Magie de ces noms inconnus lus sur une vieille carte, perdus dans le paysage,
absents des panneaux indicateurs et des pancartes, et retrouvés par miracle
après maints détours, déviations, et retours sur ses pas.
Au temps du Rideau de fer, à une époque où l’Europe était coupée en deux, à l’orée des années 70, Andrzej Staziuk, étudiant à Varsovie, était un jeune citadin, qui comme beaucoup d’autres, avait soif d’ailleurs et d’errance.
Mais l’Ouest et ses lumières (Paris, Londres, New York…) étaient hors d’atteinte.
Tournant le dos à l’Oder, il prit son sac à dos, se dirigea vers la gare routière, monta dans le premier bus.
Et à l’Est toutes, « avec entêtement et par détours ».
De bus en train, de bac fluvial en taxi brinquebalant, de poste-frontière fermé en ‘autogara’ déserte, d’hôtels délabrés en auberges de campagne négligées.
Depuis plus de trente ans maintenant, inlassablement il arpente, sillonne, quadrille, fasciné, aspiré vers ces « trou-du-culs du monde », ces pays d’arrière-zone, ces « peuples de rechange », « nations de deuxième choix » : toutes ces contrées en marge, à l’écart, oubliées par les TGV et les autoroutes de la modernité.
Ces pays vides, et ces peuples disséminés, désuets et fragiles qui oubliés par l’histoire, « ont eux-mêmes oublié d’avancer ».
De ces voyages obstinés, labyrinthiques, incertains, cahotants et chaotiques, vers les confins de cet autre vieux monde exclu de la marche du temps, Staziuk ramène à chaque fois dans ses fonds de sac tout un fatras de vieilles choses (petite monnaie, billets de train, photos écornées, vieux passeports, carte routière en lambeaux maintes fois recollés au scotch…).
De tout cela, de ces souvenirs de fonds de tiroir, de ses rencontres hasardeuses (vieilles campagnardes en foulard, tziganes en casquette accroupis en bord de route, buveurs de fonds de tavernes, douaniers affables ou obtus, marlous patibulaires à gourmette et dents en or, accoudés en "survêts" au capot de leur mercedes), il fait le matériau de ses récits.
Revenu pour chaque halte à son camp de base (sa retraite stratégique, au fin fond des Beskides en Pologne, au pied des vieilles Carpathes, à quelques encablures à peine de 5 frontières : Pologne, Slovaquie, Ukraine, Hongrie, Roumanie), Andrzej Staziuk, ses reliques étalées sur la table, inventorie, se remémore et revit en pensée ses incessants va-et-vient, médite et se confie.
Ce livre, à rebours de tout exotisme (on l’aura compris), est une déroutante déambulation, un magnifique et mélancolique voyage pas à pas, à l’envers, dans un monde hors du temps, absolument inconnu et hors de portée du lecteur d’Occident.
A mettre au rang des plus beaux récits de voyage de la littérature contemporaine : Staziuk peut figurer (sans exagération) aux côtés (sur la même étagère) que Nicolas Bouvier, Bruce Chatwin, ou WG Sebald, ces grands écrivains qui furent aussi de grands voyageurs, ces grands voyageurs qui font aimer la littérature…
… Et si vous ne me croyez pas, lisez ce qu’en dit François Bon sur son blog : Le tiers livre

