Etranges Lectures












W.G. SEBALD, "Les émigrants"

Trad. de l’allemand par Patrick Charbonneau,
(Titre original : "Die Ausgewanderten")
Actes Sud, 1999, Babel, 2000

Qu’est-ce que l’exil ?
Quelle est la réalité profonde de cette expérience ?
Quelles conséquences, quels désastres secrets,
quelle destruction intérieure provoque-t-elle chez ceux qui la subissent ?

Etroitement liée à l’histoire européenne et aux grandes catastrophes du XXe siècle, cette interrogation (quête obstinée et pleine d’empathie des séquelles d’un malheur intime chez des êtres que l’histoire moderne a broyés), c’est celle qui traverse toute l’œuvre de W.G. Sebald.

Une œuvre tardive, écrite pour l’essentiel en une dizaine d’années (entre 1990 et 2001 – l’année de sa mort accidentelle) par un intellectuel allemand, né le 18 mai 1944, lui-même émigré dès l’âge adulte, d’abord en Suisse puis en Angleterre, et qui se considérait lui-même comme un pur « produit du fascisme ».

 

Fils d’un ancien sous-officier de la Wehrmacht, élevé pendant l’après-guerre dans un village des Pré-Alpes bavaroises, W.G. Sebald (alias « Max » alias « Bill » Sebald), préférait biffer son prénom « Winfried Georg », trop « nazi » à ses yeux, pour n’en conserver que les initiales.

C’est de cette position, de ce point de vue d’exilé volontaire (de cette province de l’Est de l’Angleterre où il s’était installé depuis les années 1970, et où il fit pratiquement toute sa carrière universitaire) que trente ans durant, il n’a cessé de scruter de loin son pays d’origine, n’y revenant que pour de courtes expéditions, pour en exhumer traces, ruines et relents d’un passé trop aisément oublié à ses yeux.
Comme dans ses autres livres, les quatre « récits d’exil » qui constituent "Les Emigrants" sont donc bâtis sur ce socle.

Quatre brèves mais scrupuleuses biographies, quatre enquêtes émaillées de confidences, de témoignages, de souvenirs personnels, de descriptions minutieuses des paysages parcourus, qui sont autant de va-et-vient dans le temps et dans l’espace, restitutions du passé et des pérégrinations de quatre hommes appelés Henry Selwin, Paul Bereyter, Ambros Adelwarth, Max Ferber.

Quatre vies d’hommes anonymes, juifs ou allemands, qui ont traversé ce siècle, et que l’histoire a inexorablement rejetés dans ses marges, repoussés dans ses zones périphériques.
Parmi ces quatre inconnus, trois étaient juifs (ou juif « aux trois-quarts » pour l’un d’entre eux).
Trois étaient allemands d’origine.
Deux se sont suicidés (un troisième devenu mutique s’est laissé mourir, le quatrième est mort seul… singulièrement privé de souffle et de parole par la maladie).
Tous les quatre (sauf un : composé de l’aveu de Sebald, à partir de deux « modèles ») ont apparemment réellement existé, et l’auteur, à une époque ou à une autre, les a connus, côtoyés ou croisés.

Outre l’exil, plus précisément que cela, ce qui caractérise ces 4 hommes, ce qui les définit, c’est que tous, séparés de leur passé (inconsolables, dépressifs, souffrant d’angoisses, claustrophobes ou amnésiques), sont un jour submergés par le retour de ce passé refoulé, et perdent pied.

Mort dans les années 70, un médecin à la retraite, hôte temporaire de Sebald, émigré juif de Riga, débarqué enfant en Angleterre au tout début du XXe siècle, envahi par le « mal du pays » jusqu’au désespoir, au bout de soixante années d’une vie bien remplie.

Mort un jour de décembre 1983, un instituteur de campagne allemand (le maître d’école du narrateur) dont le nazisme et la guerre ont brisé la carrière et la vie.

Mort dans les années 50, un grand-oncle de Sebald, parfait domestique, devenu le majordome, le confident et l’ami dévoué d’un fils de famille, héritier d’une dynastie de milliardaires juifs américains, compagnon fidèle et témoin discret des succès mondains et des voyages de celui-ci, qui après avoir vu ce dernier s’enfoncer dans la folie, se laisse silencieusement sombrer à son tour, au point de se  soumettre volontairement à des expériences d’électro-chocs.

Mort enfin durant l’hiver 1990-1991, un artiste-peintre, rencontré dans les années 60 à Manchester, échappé adolescent d’Allemagne, juste avant le déclenchement de la guerre : n’ayant  jamais revu ses parents, laissés derrière lui, ayant « oublié » jusqu’à sa langue maternelle, après cinquante ans, comme pour se soulager ou se débarrasser d’un fardeau, il confie à l’auteur les derniers carnets de sa mère.

Quatre récits, quatre discrets et incertains exercices de mémoire, dont l’effet de « réalité » est d’autant plus saisissant qu’ils sont parsemés, étayés par des fragments de lettres, des extraits d’agendas, et surtout (procédé récurrent dans les livres de Sebald) de  nombreuses photographies en noir et blanc, insérés dans le texte  : clichés énigmatiques, brumeux, vues de lieux visités, de paysages, portraits anciens d’hommes, de femmes, d’enfants disparus.

Quatre « stèles », dédiées par W.G. Sebald à des inconnus sauvés de l’oubli.

Au sortir de ce livre, reste cette image, parmi d’autres : dans le cimetière juif abandonné d’une bourgade allemande où, au bout de ses recherches, W.G. Sebald a échoué, après avoir parcouru toute une matinée les rangées et lisant les noms des morts, il découvre au détour d’une allée, la preuve, la trace ultime qu’il recherchait.



« … Je suis resté longtemps devant cette sépulture… Je ne savais que penser, mais avant de quitter l’endroit, j’ai déposé, comme le veut la coutume, une pierre sur la tombe. »

Pour en savoir plus sur W.G. Sebald

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