Orhan PAMUK, "Mon nom est Rouge"

Traduit du turc par Gilles Authier, Gallimard, 2001
(Folio ; 3840)
Nous sommes à Istanboul en 1591.
Istanboul sous la neige, dans la brume, parcouru de silhouettes sans nom, de voix sans visages.
A leur suite, on glisse dans le dédale des venelles sombres.
On se faufile dans les cabarets bondés et bruyants, dans les alcôves, les échoppes, les ateliers. On chuchote, on intrigue derrière les cloisons.
On se laisse attirer dans les jardins, les cimetières, les terrains vagues.
L’ombre du Sultan plane sur la ville, ottomane depuis 138 ans.
… Et du fonds d’un puits, un cadavre parle, dénonce, accuse…
Pour asseoir sa puissance et sa gloire aux yeux du monde, Murhat III, fils de Mehmet, petit-fils du grand Soliman, a commandé à quelques peintres et enlumineurs attachés à sa cour un livre qui par sa splendeur, doit marquer son règne, impressionner les puissances d’Occident.
Ce chef-d’œuvre devra être à même de rivaliser avec les plus belles productions de Venise. Dans la confrérie des artistes, ce livre devient l’enjeu d’un affrontement … mortel.
Deux clans s’opposent.
D’un côté, les partisans de la nouveauté, de la « modernité », éblouis et curieux des manières, du savoir-faire, des techniques italiennes et flamandes, désireux de s’affranchir de la férule de leurs maîtres (avides aussi du prestige, et des bénéfices sonnants et trébuchants, qui en Occident sont prodigués aux artistes).
Ceux-ci veulent profiter de l’aléatoire faveur suprême pour introduire un nouveau goût, d’autres perspectives.
Contre eux, les tenants de la tradition.
Pour ceux-là, le « style » est impie, l’ « inspiration » un leurre ; la « perspective », une tricherie, pire une diablerie.
Pour eux, aucune œuvre d’art, aucune image ne peut être belle si elle n’élève pas l’âme ; l’art n’est art que s’il suit et respecte, à la lettre et sans écart, les canons de la foi, s’il demeure en tous points fidèle à ce long héritage de règles et de disciplines venu de la Perse, de l’Inde, de la Chine. L’art est renoncement, abnégation, « aveugle » reproduction.
… Et le pire péché, c’est celui de l’élève qui cherche à surpasser son maître.
Ce livre donc, cette merveille qui devra effacer toutes les autres, va déclencher un cataclysme : complots, trahisons, meurtres…
Lorsque le roman commence, l’irréparable est déjà commis.
Ce récit à la trame complexe, où les chiens, les chevaux, les morts, et même le diable sont doués de parole ; où même une couleur (le « rouge »), même une esquisse dessinée à la va-vite sur un feuillet peuvent se mettre à dire « je », nous plonge dans une atmosphère merveilleuse et sombre de contes orientaux ; ronde subtile et inexorable, où tout concourt à cette impression qu’a le lecteur d’être sans cesse manipulé, ballotté.
Où cachées derrière un nom d’emprunt, prisonnières de leur destin, 20 voix, 20 figures (et celle de l’assassin parmi elles), se succèdent et se répondent ; tournoient, se bousculent, se renvoient la balle.
On a l’impression de contempler l’une de ces fresques, une de ces frises « à la persane », extrêmement fines et complexes, où chaque figure (homme, femme ou animal), dessinée sur le même plan, côte à côte, mais chacune détachée des autres, se trouve reliée aux autres par un subtil jeu de gestes et de regards obliques.
… Et d’un coup, comme par magie, la fresque s’anime, les figures se mettent à parler…
… Au lecteur à son tour d’être aspiré dans le tableau.
Subtile et érudite réflexion sur l’art et ses séductions donc, et sur le choc des cultures, Orhan Pamuk, le stambouliote, nous donne ici un roman foisonnant sur le désir, l’ambition, la tromperie, les passions humaines, avec sa ville pour décor.
A lire absolument, si l’on aime ces romans que de ce côté du Bosphore, on dit « historiques », mais aussi les récits pleins d’intrigues et de complots des « Mille et une nuits ».
Pour en savoir plus sur Orhan Pamuk

« Mon nom est rouge »
est au programme
de la Saison 2009-2010
d'Etranges lectures
