Leo PERUTZ, "Le cavalier suédois"
Trad. de l’allemand par Martine Keyser (titre original : Der Schwedishe Reiter, 1936) éd. Seghers, 1983, Phébus,
1987, 10/18, 1988 et Phébus-Libretto, 1999
« …Ouvrez un de ses livres, et vous sentirez la forte odeur
de la poudre et du soufre »
Aux confins de l’Europe centrale, sur les frontières de l’ancien empire germanique, entre Silésie, Bohême et Pologne, à une époque (le début du XVIIIe siècle) marquée par la guerre, les dévastations et les pillages, sur une terre de désespoir et de misère, livrée aux ravages des armées, aux brigandages et à la famine, un voleur aux abois, un réprouvé perdu au milieu de nulle part, grâce à un hasard ambigu, choisit de changer de peau, de prendre la place d’un autre.
Sous le masque du « Cavalier suédois », il vivra la vie de cet autre ; à sa place, aura droit à quelques années de bonheur, mais vivra sans cesse dans l’attente d’être découvert, dans la certitude que de toutes façons, le destin le rattrapera.
Cette fable nous raconte donc « l’aventure d’un homme qui joue avec audace et talent les meilleures cartes de l’existence… et qui perd ».
… C’est aussi l’histoire d’une malédiction, celle d’un homme qui défie le diable, se trouve condamné à l’ubiquité, voué à vivre écartelé entre deux existences, à connaître en même temps, ou alternativement, le bonheur et la perdition, la gloire et l’opprobre, la paix du foyer et les affres de la solitude et de l’errance, et enfin, dans une course en avant de plus en plus haletante et précipitée, … deux morts en une, à la fois l’oubli et la gloire posthume.
Le roman s’achève en effet - dans le souvenir émerveillé d’une fillette- avec cette double image : un cadavre sans nom traîné sur une charrette, et l’écho d’une mort héroïque sur le champ de bataille…
Chef d’œuvre du roman d’aventures historiques, écrit en 1936, dans un climat lourd de sinistres présages, par un écrivain juif pragois de langue allemande émigré à Vienne, « Le Cavalier suédois » a la magie funèbre, la profondeur et l’ironie des contes de Grimmelshausen, d’Hoffmann, de Poe, de Stevenson, mais aussi la vigueur fantastique et grotesque des fresques de Bosch et de Brueghel.
Avec ce « Cavalier suédois », silhouette sur fonds d’apocalypse, tout droit sortie d’une gravure de Dürer ou de Jacques Callot, Leo Perutz nous offre un héros qui loin d’être une allégorie, est une figure complexe, ambigüe, révoltée, sans scrupules, mais qui refuse jusqu’au bout d’être le jouet du destin, et qui, pour l’amour et par honneur, risque jusqu’à sa vie, son nom et son identité.
Profonde réflexion sur la nature humaine, « Le Cavalier suédois » porte enfin de manière évidente la marque de l’univers et de la période où son auteur a vécu, cette Mitteleuropa des années vingt et trente, à mi-chemin entre deux guerres.
Dans ce magnifique roman, comme dans toute l’œuvre de Perutz, on ne peut pas ne pas percevoir en effet les traumatismes récents des massacres de 14-18, l’angoisse de leur répétition prochaine, la vision prophétique de ce qui attendait encore le monde.
Leo PERUTZ est né à Prague en 1882.
Cet écrivain juif autrichien de langue allemande aux lointaines origines espagnoles, mathématicien de formation, fut l’un des auteurs les plus lus en Europe durant l'entre-deux-guerres.
Il a vécu, travaillé et publié l’essentiel de son œuvre dans la Vienne des trois premières décennies du XXe siècle.
Comme beaucoup d’écrivains de sa génération, l’arrivée au pouvoir de Hitler, l’Anschluss (l'annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie), et l'interdiction de ses ouvrages ont brutalement décidé de son destin.
Il s'enfuit en Palestine en 1938. Installé à Tel Aviv, devenu israëlien, il ne reviendra en Autriche qu’en 1950.
Avec l’exil et la guerre, ses livres sont peu à peu tombés dans l’oubli
Décédé en 1957 alors qu’il séjournait en Autriche, il a été redécouvert tout d’abord grâce à la caution de Jorge Luis Borges, qui voyait en lui un pendant « aventureux » de son contemporain Kafka, puis en France, grâce au soutien de Jean Paulhan et de Roger Caillois.
Maintenant à nouveau largement reconnue, traduite et rééditée depuis une vingtaine d'années, l’essentiel de cette œuvre majeure est disponible en édition de poche.
Pour en savoir plus sur Leo PERUTZ
« Le Cavalier suédois »
était au programme
de la Saison 2008-2009
d'Etranges lectures
