étranges lectures ou les espaces de l'étrangeté
Étranges lectures propose la découverte de littératures étrangères en traduction à travers des séances de lectures publiques confiées à des comédiens professionnels et introduites par des spécialistes de la langue concernée (universitaires, traducteurs…).
Depuis maintenant six saisons, le cycle d’Étranges Lectures invite les périgourdins à la rencontre d’autres littératures en d’autres langues. Six œuvres classiques, modernes ou contemporaines forment le programme de chaque saison.
Étrangetés. On commencera par l’histoire de l’épithète Étrange qui jusqu’au XVIIe siècle s’est appliquée exclusivement à l’étranger : nations étranges ou étranges pays, a t’on dit longtemps. Au XVIIe siècle pointe une autre signification qui préfigure son sens moderne : insolite, hors du commun, et qui va coexister avec la première avant de coloniser définitivement le mot au début du XIXe siècle. On comprend qu’il s’agissait alors de tout autre chose que d’une simple homonymie : le rapport entre les deux termes n’est pas apparu par hasard, et ce n’est pas sans une évidente cohérence qu’il a pu désigner pendant près de deux siècles l’Autre (ou l’Ailleurs) et l’expérience que nous en avons En ressuscitant cette ancienne ambivalence dans son titre-programme, Etranges Lectures a clairement souligné sur quels fondamentaux allait se bâtir sa découverte des littératures étrangères.
L’œuvre littéraire est un « espace du dehors », une Terre promise,dont l’étrangeté est à découvrir et à explorer. S’il s’agit d’une œuvre étrangère, la langue devient pour le lecteur un autre espace, certes coextensif au premier, solidaire de lui, mais, sauf dans les cas de bilinguisme absolu, il existe toujours une nuance de nature entre les expériences de l’un et de l’autre de ces espaces. Cela dit, Étranges Lectures ne s’adressant pas à un public polyglotte, c’est sur la traduction, vecteur de l’intercompréhension dans notre monde, que s’est construite sa stratégie .
Traduction. Dans l’exploration de l’univers des langues(1), le métier acquis au fil des siècles par les traducteurs est loin d’être un mécanisme uniforme de décalques ou d’automatismes lexicaux. La spécificité de la traduction, qui peut être à la fois sa force et sa fragilité, est que la dialectique de la langue traduite et de la langue d’arrivée est si serrée qu’il faut un œil exercé pour saisir l’entrecroisement des deux trames dans une nouvelle étrangeté. Confronté à certaines grandes œuvres, le traducteur doit louvoyer entre une fidélité improbable et la recherche de transferts et de glissements de sens subtils qui peuvent aller jusqu’à ce qu’un des traducteurs français les plus originaux des années 50 appelait expressivement les « nonchalances de l’exactitude »(2).
Lectures. Les littératures se sont émancipées depuis des siècles des formes orales primitives de la liturgie et de la poésie, toutes deux rigoureusement codifiées et solidaires de la musique parce que destinées à susciter une ferveur collective. Totalement laïcisées, elles n’ont cependant jamais renoncé à séduire le lecteur. Bien des écrivains et, nécessairement, les traducteurs, ont encore le souci de ce que Flaubert appelait les « mises en style ». L’écho en retentit souvent dans l’âme silencieuse du lecteur solitaire , mais c’est dans la lecture publique qu’elles sont pleinement réalisées par le timbre et les modulations de la voix.
Confiées à des comédiens-lecteurs professionnels, les séances d’Étranges Lectures ont été conçues pour faire saisir au plus près l’étrangeté complexe des traductions. Un protocole rôdé consiste pour le présentateur (chercheur, traducteur, linguiste) à introduire, parfois conclure, son propos par une page en langue source, signaux vigies s’ouvrant sur des parcours désormais « sans passeport »(3)
(2) Armand Robin, Écrits oubliés. UBACS 1986
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